OEDIPE ROI
Il faut écrire sur le spectacle Œdipe roi d’Eddy d’Aranjo parce que c’est un spectacle qui m’a profondément mis en tension. Un des spectacles, je crois, les plus éprouvants que j’ai traversés.
Un spectacle qui travaille énormément de choses, en à peine quatre heures, on ne souffle pas, il n’y a aucune bulle d’air, aucune possibilité de distraction. Il y a, oui, rupture nette avec la possibilité de la fuite, aucun horizon imaginaire ne sera ouvert. Nous serons piégé·es au plein cœur de la cassure.
Œdipe roi est un titre trompeur. Puisqu'on ne va pas du tout assister à l'adaptation d'un classique du théâtre antique, mais à une mise en scène d'un classique de la violence : l'inceste.
Eddy d’Aranjo convoque tout de suite une image forte. Lui, sur scène, une actrice lui pique les dix doigts, et il tendra ses mains ensanglantées face caméra. Alors, quelle fonction, quelle efficacité, quel rôle jouent la représentation de la violence sur scène ?
Pourquoi la montrer ? Qu’est-ce que ça fait ? Qu’est-ce que ça change ? Est-ce que ça change seulement quelque chose ? Est-ce que ce n’est pas simplement ajouter une vitre supplémentaire aux vitres qu’il y avait déjà ? Est-ce que ça ne revient pas juste à spectaculariser la violence, et par la même, à la saturer voire à l’affadir ?
A force, on s’habitue à toutes les images.
Ajouter une image à une autre image. Une vitre par-dessus une autre vitre. Sans jamais la renverser, sans jamais provoquer de fissure. Rendre simplement l’ensemble plus opaque, plus facile à regarder (puisqu’il n’y a plus grand-chose à voir).
La méfiance et le dégoût d’Eddy pour le théâtre sont sains. Je veux dire que c’est la marque d’un artiste ayant toute sa tête que d’éprouver méfiance et dégoût pour l’art qu’il pratique. C’est remettre en question son potentiel de puissance. C’est même remettre en cause la possibilité qu’une œuvre puisse avoir un quelconque effet sur le réel qu’elle prétend montrer ou représenter ou dénoncer, etc.
Œdipe roi est un spectacle bavard. On y parle beaucoup, on y dit beaucoup, on y énumère des faits, on y justifie sa démarche, on y déroule ses interrogations et ses doutes. On évoque aussi le lien étroit entre le langage et le crime, entre le langage et la violence. Ce qui lie fondamentalement les deux. Par exemple, la violence inouïe du non-lieu prononcé par la justice, qui vient juste affirmer, en somme, qu’un événement n’a pas eu lieu. Ce viol, cet acte incestueux, n’a pas eu lieu.
On efface le crime en lui roulant dessus avec deux mots.
On rend la violence commode en la nommant d’une multitude de noms.
Alors, un spectacle sur l’inceste qui passe par le langage n’est-il pas l’extraordinaire paradoxe de cette tension : le langage peut dire le crime mais ne peut rien contre lui.
On pourrait dire qu’Oedipe roi est un spectacle de pensée pure. Un tunnel dans lequel on entre un peu circonspect·e, on se demande si la monotonie de la diction d’Eddy d’Aranjo ne va pas finir par nous assoupir (et quelle ordure deviendrions-nous en nous endormant devant un spectacle sur l’inceste ?). Mais la monotonie finit par s’appréhender autrement, par devenir une sorte de basse continue, une ligne fine qui nous accroche et nous tient tout du long.
Voici l’histoire d’Eddy d’Aranjo, l’histoire de son père et d’une partie de sa famille. Bienvenue dans un royaume de barbelés.
Nos émotions sont mises à sac puisqu’Eddy d’Aranjo joue très habilement avec les limites de tous les artifices qui pourraient faire basculer le spectacle dans l'aisance du divertissement.
Nous n’éprouvons jamais totalement de joie, jamais totalement de tristesse, jamais totalement de colère. L’émotion contenue comme le jeu des acteur·ices. Il n’y a pas tant besoin de hurler, il n’y a pas tant besoin d’insister, d’en faire des tonnes. Il y a juste besoin d’être là, d’être terriblement présent et de dire. Juste de dire.
Ma sœur a été violée par mon père. Moi aussi, peut-être.
Simple. Pas forcer.
Puisque l’horreur se suffit — non pas à elle-même, étant donné l'intense besoin de la dire, encore et encore, de la répéter par tous les moyens ; mais nul besoin d'appuyer dessus, nul besoin de l'exagérer, pas besoin de la rendre plus expressive qu'elle ne l'est déjà.
Mais Œdipe roi ne se contente pas d’être un spectacle de langage, c’est aussi une formidable expérience esthétique, où la caméra sert à souligner la diffraction de l’individu face aux violences subies. On se morcelle et on se recompose sans cesse, on se perd et on se retrouve ; une actrice prend un micro, la musique se lance, et elle énumère l’ensemble des viols qu'Eddy d'Aranjo a subis.
L’enfer s’ouvre, et il est pavé de lumières rouges, bleues et violettes.
Ce qui pourrait prendre l’apparat d’un concert de boîte de nuit se transforme en confession infernale. Et nous assistons et nous regardons.
Se réjouir devant un spectacle sur l’inceste. S’ennuyer devant un spectacle sur l’inceste.
Spectacle du langage, spectacle esthétique et spectacle d’enquête.
On balance des chiffres. 160 000 enfants victimes d’inceste chaque année. 160 000. 160 000 nouvelles victimes. Alors comptons : en deux ans, en cinq, en dix, en vingt ans, combien de nouveaux enfants incesté·es ?
La statistique fige. Rend accessible. Offre une préhension commode sur l’horreur qui se poursuit, qui ne s’arrête pas, qui s’accumule en tas devant nos portes.
Le spectacle creuse les causes, tisse des liens. Voici la cause et voici ses effets. Voici la cause et voici qu’elle n’explique rien, dans le fond, ou pas grand-chose, ou trop peu pour qu’on s’en satisfasse entièrement. Le père d'Eddy a violé sa sœur et deux de ses cousines et, nous ne l'apprendrons qu'à la fin, vraisemblablement sa propre mère.
José d'Aranjo, ce père, donc, qui a aussi été un enfant dont une photo sera projetée pendant le spectacle. La gueule joyeuse de l'enfant qui vient contraster avec les actes du violeur.
On s’efforce de comprendre, de rationaliser et de circonscrire, mais notre tête explose en plein vol. Le langage échoue autant que l’expérience esthétique autant que l’enquête. Nous sommes désorienté·es.
Mais il nous reste le sentiment d’une solidarité qui peut encore se créer et être belle. Une forme de sororité, que vient canoniser Jeanne, la grand-mère d'Eddy, dont il dresse un portrait dans la dernière partie du spectacle.
Jeanne était avorteuse, Jeanne est dépeinte par un de ses fils comme « une pute », Jeanne est démoli par le poids du patriarcat, mais elle tient debout, et elle avance, elle essaie, elle enseigne aux autres femmes le savoir de leur propre corps.
Alors le fusil présent depuis le début de la pièce, posé par Eddy lui-même à côté de deux masques d'enfant, est ramassé (la scène entière fait un clin d’œil à Tchekhov).
Le canon du fusil non plus braqué sur la tête des enfants, non plus braqué sur le visage du père ; le fusil entre les mains de celle qui vient de se faire avorter, au cas où, une sorte de reprise du pouvoir sans domination (est-ce seulement possible ?), un fusil dans les mains, comme une précaution.
En cette période de libération de la parole sur les violences sexuelles, tous les témoignages semblent cruciaux. Dire et être entendu. Dire et être cru. Dire et après ?
Une question subsiste : la mise en scène (quel que soit le medium artistique : théâtre, littérature, cinéma, musique, etc.) de ces récits serait-elle une façon de faire surgir les conditions de possibilités de cette parole ? Les conditions de possibilités qu’un tel récit, à un moment, existe et soit entendu ?
On prend à partie les spectateur·ices et on leur balance tout le sale récit familial. Éthique ou pas éthique ? Mise à nu pudique ou exhibition de soi ? Ego ou allié·e ?
Qu’est-ce qui change dans le devenir esthétique du témoignage ? Qu’est-ce que ça provoque de supplémentaire ? Qu’est-ce que ça atteint de différent ?
Peut-être qu’il nous faut collectivement traverser cette phase. Mettre en jeu son sang, ses traumas, ses angoisses, ses doutes — en espérant quoi ?
En espérant que si l’art ne change pas le monde, le monde changera quand même à côté de lui.